Kosovo : entretien avec Flora BROVINA,
ancienne prisonnière politique et candidate à la présidence

Reporter 28 novembre 2001
(Traduit par Jasna TATAR)

 

"Je me souviens encore de tous les événements que j'ai vécus. Je ne parviens pas à les effacer de ma mémoire. Il faut expliquer aux gens que c'était la guerre et que quelqu'un doit en assumer la responsabilité. Ce ne saurait être la faute de tout le monde".

Propos recueillis par Jelena BJELICA

Trois ans après l'abolition de l'autonomie du Kosovo, Flora Brovina, pédiatre et poète, avait fondé la "Ligue des Femmes albanaises". Elle s'exprime sur les origines de son ONG : «Les femmes avaient peur de demander l'aide des médecins serbes, surtout celles qui étaient enceintes. Quatre-vingt-dix pour cent d'entre elles accouchaient à la maison, sans aucune assistance médicale. C'est pourquoi mon organisation s'est d'abord occupée d'informer les femmes et les enfants. Nous avons même abordé des sujets tabous comme la contraception.»

Aucune trace de haine envers les Serbes n'apparaît dans ses propos. Aujourd'hui, Flora Brovina est candidate à la présidence du Parti Démocrate du Kosovo (DPK), formation de l'ancien dirigeant de l'UÇK Hasim Taci.

 

Reporter [R] : «Vous avez été arrêtée à cause de vos activités durant le conflit de 1998-1999»

Flora BROVINA : «Oui. Lorsque les hostilités au Kosovo ont commencé, le 28 février 1998, nous nous sommes levées tel un seul homme, et nous avons réussi à organiser en deux heures une manifestation intitulée 'Les 12 heures sont passées – que la guerre commence !' La manifestation a eu beaucoup de succès. La police a été surprise. Nous n'avons reçu aucun soutien médiatique. Nous avons convenu de nos réunions, en catimini, par téléphone.

Après le massacre de Likosan et celui de la famille Jasari, nous avons organisé une nouvelle manifestation appelée SOS. Cette année, au lieu de fêter le 8 mars, nous nous sommes réunies pour brandir des papiers blancs en signe de paix. Cependant, cette initiative a été regardée comme un acte terroriste. Les unités spéciales de la police nous ont entourées. Nous avons ensuite appris que les habitants de la région de Drenica manquaient de nourriture et que les malades mourraient faute de soins. Nous avons demandé l'aide de la Croix Rouge qui ne nous est jamais parvenue. Nous avons alors décidé d'organiser une marche humanitaire avec la participation de 40 000 femmes armées de baguettes de pain. Lorsque nous sommes arrivées au Kosovo Polje, les Serbes se sont sentis menacés. Ils étaient sur le point de nous attaquer, prêts à nous jeter des pierres. Nous ne souhaitions pas de conflit, et c'est la raison pour laquelle nous avons décidé de déposer nos baguettes devant l'entrée de la Croix Rouge locale. Nous avons organisé d'autres actions, comme la collecte de nourriture et de vêtements pour les réfugiés. Nous leur avons préparé des logements d'accueil. C'est à ce moment que j'ai décidé de créer, avec l'aide d'une organisation internationale et d'une équipe d'experts, un centre d'accueil pour les blessés, les malades, les femmes enceintes, et les enfants qui souffraient de graves traumatismes»

R : «Quels étaient les problèmes des gens que vous accueilliez ? »

FB : «Ils avaient vécu des moments difficiles. Il y avait des enfants qui avaient assisté au décès de leurs parents. Certains avaient vu des cadavres carbonisés. Nous avons travaillé avec eux dans des ateliers psychologiques. L'ironie de cette guerre est qu'un des manuels que nous avons utilisés était écrit en serbe car je savais qu'il existait un centre pour enfants traumatisés à Pancevo. »

 

R : «Vous avez été arrêtée en 1999 à cause du centre dont les activités ont été caractérisées de terroristes»

FB : «C'est en Serbie que j'ai appris que la guerre était terminée. Je ne comprenais pas pourquoi j'étais toujours en prison. Je pensais que notre libération serait plus rapide car la communauté internationale était déjà installée au Kosovo. Je ne croyais pas que Milosevic allait rester au pouvoir après la guerre. Je sais que le peuple serbe était aussi prisonnier du régime. Cela m'a été confirmé par des détenus et même par des gardiens. Les humains sont ce qu'ils sont, et il était évident que les choses ne fonctionnaient pas normalement. »

 

R : «En décembre 1999, vous vous êtes déclarée non coupable. De nombreuses organisations vous ont soutenue. Elles se sont élevées pour condamner publiquement votre arrestation. Cela n'a en rien influencé la décision du tribunal»

FB : «Comment se sentir coupable quand vous venez en aide à des personnes qui sont incapables de se défendre ? Y a-t-il quelque chose de plus humain que de protéger les enfants et les femmes enceintes ? Le centre que j'ai contribué à créer existe toujours. Il accueille actuellement plus de 410 orphelins. Mon peuple est seul habiliter à me juger. De quel acte de terrorisme suis-je donc coupable ? »

 

R : «En mai 2000, vous avez reçu la visite de Dragoljub Jankovic. Il était à cette époque le ministre serbe de la justice»

FB : «Oui, et je n'ai même pas retenu son nom. Cela peut paraître étrange, mais nous ne connaissions pas les noms de la majeure partie des hauts fonctionnaires serbes. Il m'a demandé si je savais ce qui se passait au Kosovo. Était-il à cet instant conscient du fait que j'étais écrouée ?

Après chaque guerre naît un sentiment de vengeance, et nous ne saurions faire exception. Cela arrive même aux peuples les plus civilisés. Un homme politique étranger avait raison quand il me disait que l'espace d'une vie ne suffisait pas pour parvenir à une réconciliation. Il m'est impossible d'oublier en une nuit les événements survenus il y a deux ans. Je ne parviens pas à les effacer de ma mémoire. Il faut expliquer aux gens que c'était la guerre et que quelqu'un doit aujourd'hui en assumer la responsabilité. Ce ne saurait être la faute de tout le monde. Quelques points positifs sont à dégager de la relation entre les Serbes et les Albanais, mais il ne faut pas non plus tout oublier. »

 

R : «Avez-vous connu des expériences sympathiques avec les Serbes du Kosovo ?»

FB «Oui. Par exemple, après mon licenciement, certains Serbes ont souhaité que je vienne chez eux pour les aider. Ils me demandaient, en cachette, les conseils pour leurs enfants quand ils étaient malades. Je n'oublierai jamais qu'une voisine a empêché les hommes aux masques noirs d'entrer dans notre rue. Ils avaient pour mission d'évacuer les familles albanaises. Quand je suis retourné au Kosovo, ma collègue de travail Rada Trajkovic savait que j'arrivais à Gracanica. Elle est partie et ne m'a pas attendue. Néanmoins, j'ai pu longuement parler aux enfants serbes de leurs problèmes. Je leur ai demandé s'ils voulaient aller à l'école avec les Albanais, et s'ils savaient qui j'étais ? A cet instant précis, un garçon s'est levé et m'a embrassée. C'était comme s'il demandait pardon pour les actes commis par les adultes. L'espoir existe réellement, ce n'est pas un concept vide de sens. »

 

R : «Quel était votre sentiment quand, lors de votre retour en Serbie en novembre 2000, vous avez rendu visite aux prisonniers politiques ? Vous étiez accompagnée par Rade MARKOVIC, chef de la sécurité de l'Etat, responsable, indirectement, de votre arrestation»

FB « Je suis citoyenne du Kosovo et j’ai demandé à l'UNMIK d'organiser mon voyage à Belgrade. Rade Markovic m'a accueillie. J'ai toujours le sentiment qu'une partie de moi est restée en prison. La compagnie de Markovic ne m'importait guère. Je suis allée en Serbie parce que les mères et les soeurs des prisonniers protestaient au Kosovo. Je suis partie voir mes frères dans les prisons, et je l'aurais fait même si Milosevic en personne m'avait accompagnée. »

 

R : «Pourquoi avez-vous décidé d'adhérer au DPK ? »

FB « –Tous les partis m'ont invitée car je pouvais apporter un certain apaisement. Mon rôle en politique est humanitaire. Je me suis décidée pour le DPK car j'ai immédiatement cerné la personnalité de ses membres. Rien, en dépit de leur mauvaise réputation, ne me gênait chez eux. Je suis persuadée qu'ils peuvent faire tout ce qu'ils promettent. Ils n’acceptent pas l'idée qu'il y ait au Kosovo des citoyens de premier et de second ordre. »

 

R : «Vous êtes maintenant candidate à la présidence du Kosovo. »

FB «Pour moi, c'est une grande responsabilité, mais je crois pouvoir l'assumer et réaliser mes objectifs : l'égalité de tous les citoyens, et la réhabilitation économique du Kosovo. Il faut pour cela réfléchir au statut de la province, assurer la sécurité de tous les habitants et leur accorder la liberté de mouvement. D'autre part, les Serbes doivent faire preuve de solidarité et travailler pour redresser le Kosovo, ceci tant pour leur avenir que pour celui du pays. Aucune avancée ne me semble possible sans l'indépendance du Kosovo. »

( Mise en forme : Stéphan Pellet )

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MàJ : 14 déc 2001

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