Fascination de l'Orient pour l'Occident par Jeannine MONG
La Chine s'est donnée le nom de l'Empire du milieu. Elle se considérait comme le centre du monde, et elle trouvait normal que les pays voisins soient des états vassaux. Cette auto-centrisme a développé au cours des siècles un ego très fort et a forgé une identité ethnique forte et homogène. Si la Chine a pu être conquise en tant que territoire par les Mongols en la personne de Gengis Khan ou par les Mandchous quelques siècles plus tard, les vainqueurs - non seulement n'ont jamais pu imposer leur civilisation -, mais ils ont adopté très naturellement la culture et les moeurs du peuple Han.
Confucius a renforcé cette identité en érigeant un système social strict basé sur le respect de l'ancienneté et de la hiérarchie.
Ce système n'a jamais été remis en cause jusqu'à que la Chine perde la guerre de l'Opium au 19 ° siècle. Elle a été contrainte d'ouvrir ses ports à l'Occident, et elle fut confrontée, pour la première fois de son existence, à un système de valeurs radicalement différent du sien, valeurs prônant la liberté, l'égalité, la démocratie.
Une fois remise du choc de la défaite, l'élite chinoise se met à apprendre la culture occidentale. Pourquoi ? La fascination vient de l'admiration et l'appréciation.
Je voudrais partager avec vous mon expérience personnelle, comment mes parents et moi-même avons vécu cette fascination.
Mes parents sont nés à Canton en début de siècle, peu après que Sun Yat Sen ait renversé l'empire Mandchou en 1911. Mes parents appartiennent donc aux toutes premières générations de la Chine Républicaine. En raison de la guerre sino-japonaise, mes parents ont dû émigrer à Madagascar en 1936, et c'est là que je vis le jour.
Quand ma mère débarqua à Madagascar, l'île était une colonie française. Bien que ne maîtrisant pas bien la langue, ma mère était admirative de la civilisation française. Très moderne d'esprit, elle prit des leçons particulières de français et put ainsi acquérir des bases qui lui servirent plus tard à aider ses amies dans les consultations médicales : ma mère leur servait d'interprète.
Mais la pensée confucéenne, si puissante, imprégnait la communauté chinoise même à Madagascar. La pensée confucéenne est connue pour être misogyne. Elle a décrété "qu'une fille doit obéir à son père, une femme à son mari et une veuve à son fils".
Ma mère a beaucoup souffert de la position inférieure de la femme dans la société chinoise. Durant toute sa vie, elle a combattu ces préjugés. Elle nous a encouragées - mes soeurs et moi -, à devenir des femmes autonomes dans tous les sens du terme, et surtout autonomes économiquement.
L'approche de mon père fut plus pragmatique.
Comme il n'avait pas de religion particulière, il pensait qu'une spiritualité - quelque qu'elle soit - valait mieux que pas de spiritualité du tout. La religion chrétienne étant dominante à Madagascar, il nous a encouragé à embrasser la foi catholique. J'ai donc été élevée dans un mélange curieux de valeurs confucéennes et de valeurs chrétiennes.
Ma mère, très avant-gardiste pour son époque, divorça d'un premier mari pour épouser mon père. J'imagine ce qui lui a fallu de courage pour braver une communauté chinoise conservatrice, étriquée et encore fortement imprégnée de la pensée confucéenne. Elle a choisi la liberté. Ma mère était admirative des valeurs occidentales de liberté, d'égalité. Elle s'en inspirait dans sa vie quotidienne, tant dans son comportement que dans l'éducation de ses filles.
Fort élégante, ma mère choisissait avec soin sa garde-robe, qui était bien entendu exclusivement française.
Mais la fascination de l'Est pour l'Ouest a ses limites, et ses limites concernent des valeurs intérieures. Mes parents avaient des principes d'éducation très stricts : le respect dû aux parents et aux maîtres n'étaient pas contestable. Ils nous ont aussi inculqué un très fort sens des responsabilités : mon père a pourvu aux besoins de sa mère (devenue veuve assez jeune) jusqu'à la mort de celle-ci pendant près de 50 ans. Et il a également assumé ses responsabilités de père et d'époux malgré un mariage malheureux. Le sens des responsabilités prévaut sur l'individualisme et les intérêts personnels.
Même si les orientaux apprécient le caractère extraverti des occidentaux, ils considèrent qu'être maître de ses émotions et sentiments demeure une qualité essentielle. Moins enclins à la rébellion, ils sont plus endurants.
Quant à moi, j 'ai acquis par chocs successifs les différentes cultures qui m'ont forgée : d'abord malgache par ma gouvernante, puis chinoise par mes parents, et ensuite française au collège et l'anglais à l'université.
Mon père, cultivé et ouvert sur le monde, m'a encouragé d'abord à faire une licence d'anglais, puis à venir étudier à Paris. C'est ainsi que je suis arrivée à Paris, en 1970, curieuse et désemparée, avec pour tout bagage mes connaissances livresques.
J'étais fascinée par la variété et la beauté de la civilisation européenne. Il suffisait de traverser une frontière pour que la langue, l'architecture, la nourriture, les coutumes changent.
Que de choses à apprendre !
J'ignorais tout de l'art occidental et me mis à arpenter les musées, les châteaux. J'allais aux concerts, au théâtre, à l'opéra. Je découvrais une beauté et une diversité inouïe : la grande musique en Allemagne, le Bel Canto en Italie, Shakespeare en Angleterre, la grande littérature en France, et je pourrais continuer ainsi à l'infini.
Mon père aimait beaucoup la poésie chinoise, et il me disait toujours combien il regrettait de ne pouvoir partager avec moi la beauté des poèmes de la dynastie Tang, à cause de mon niveau insuffisant en chinois.
Je comprends ce qu'il ressent, quand je vois la magnificence d'un David sculpté par Michel Ange ou le charme du Château de Chenonceaux.
Parce que je suis issue d'une culture totalement étrangère, je suis fascinée par la différence. Cette curiosité m'a permis d'explorer la beauté infinie du monde occidental. Cette découverte - pour une chinoise née à dans une île lointaine -, a été et continue d'être une expérience extraordinaire.
J'ai la chance d'appartenir à l'Orient par mes origines, et à l'Occident par ma culture. Grâce à cette double appartenance, c'est avec un certain recul, fait d'un mélange curieux de reconnaissance et de sens critique que j'appréhende la réalité des deux mondes.
J'ai une reconnaissance infinie à l'égard de mes parents pour m'avoir inculqué cette curiosité de voir et d'apprendre.
Pour conclure, je voudrais rendre hommage à tous ceux qui encouragent les professionnels de la beauté à exceller dans leur domaines respectifs pour contribuer à réaliser ce que prédisait Dostoïevski (1821-1881), à savoir que "la beauté sauvera le monde".
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