La rage des "chiennes de garde"
Annick COJEAN, Le Monde, 12.02.2000.
Excédés par les obscénités et les injures sexistes, des femmes et quelques hommes ont décidé de réagir et de riposter systématiquement à ces agressions. Les machistes sont sous haute surveillance...
L'OBSCÉNITÉ, a raconté Elisabeth GUIGOU dans "Être femme en politique" (Plon, 1997), est le pain quotidien de celles qui se lancent dans la vie publique. "J'ai reçu le premier coup bas sur une route ensoleillée, au bord de la Durance. C'était une fin d'après-midi, en mars, pendant la campagne pour les élections régionales de 1992. (...) Jean-Louis, mon mari, par chance et par extraordinaire, était avec moi. Au détour d'un virage, sur une énorme pierre, nous voyons ces lettres géantes peintes en noir : GUIGOU = PUTAIN. "Un choc" Sur le terrain de la grivoiserie gauloise, une femme est toujours en position de faiblesse."
Mais ce n'était rien par rapport à ce qui attendait la future garde des sceaux aux cantonales de 1994. "Un matin, écrit-elle, je vois mes affiches barrées d'un large bandeau proclamant : 3615 TONTON. La première affiche me fit l'effet d'un coup de poing dans l'estomac. J'eus un instant la tentation de tout envoyer promener. Puis je me dis que cela réjouirait trop les auteurs de ces saloperies" Tant d'autres femmes - "toutes !", s'exclame-t-elle - entendent semblables insultes.
Ségolène ROYALE, Catherine TASCA, Yvette ROUDY, Roselyne BACHELOT, Nicole NOTAT, Marilyse LEBRANCHU, Frédérique BREDIN... Toutes le confirment volontiers, évoquant d'un même élan solidaire celle qui, première femme ministre de l'agriculture en 1981, puis première femme à Matignon en 1991, subit sans doute le "lynchage sexiste" le plus outrageant de ces dernières années. Des pancartes d'agriculteurs proclamant "On t'espère meilleure au lit qu'au ministère" aux quolibets des députés la traitant de "Pompadour", Edith Cresson dut affronter nombre d'insanités. Sans compter le Bébète Show dans lequel son personnage de panthère hystérique, surnommée Amabotte, cherchait à cajoler son prince, qui l'envoyait balader : "Toi, tu vas reboucher ton trou et fous-nous la paix !", "Délabrée du bulbe" ; ou avouait : "Je m'ennuie, alors la greluche, je la viole"...
Oui. Le rappel des dialogues est stupéfiant. Et sans doute faut-il les lire ainsi, à froid, pour percevoir l'énormité de ce qui, chaque soir, sur la chaîne de télévision la plus populaire, était véhiculé. "J'étais ministre du gouvernement d'Edith, je n'ai pas réagi, confesse Elisabeth GUIGOU. Trop absorbée par mes fonctions, le plus souvent en voyage, je ne regardais pas le Bébète Show. Des années après, j'ai honte de mon inaction". Nombre de femmes politiques tiennent le même propos. Honte de n'avoir pas exprimé publiquement leur dégoût. Remords de n'avoir pas organisé une riposte collective.
"La solidarité s'imposait pourtant", estime Roselyne BACHELOT, qui se rappelle l'oeil goguenard de Jacques TOUBON à l'issue du discours d'investiture d'Edith CRESSON à l'Assemblée nationale : "Alors les femmes, vous êtes fières de vous ?" La députée RPR en eut le souffle coupé. "Sa réaction venait du fond des âges ! dit-elle. Car essayez seulement d'imaginer l'inverse : tous les hommes de l'Assemblée soudain discrédités par la mauvaise performance d'un de leurs congénères. C'était absurde. Mais puisque son ratage était supposé mien, les attaques dont elle était l'objet étaient donc dirigées aussi à mon encontre, et j'aurais du réagir publiquement. Mais vous savez ce que dit Geneviève FRAISSE : "Les femmes portent encore le collier du servage autour du cou..."
Réagir. Riposter haut, fort, et systématiquement. Traquer l'injure sexiste et ne rien laisser passer qui humilie publiquement une femme. Ne plus se taire, surtout. Donner l'alerte. Dénoncer, malgré la gêne, l'outrage et son auteur. Et se ranger solidairement aux côtés de la victime, attaquée parce que femme. Car trop c'est trop. Trop de violence sexiste dans le langage. Trop de "pute !" lâchés en public, trop de "salope !" criés à tout propos, trop d'allusions sexuelles en guise d'argumentation. Trop de mots qui blessent, de mots qui tuent. Voilà ce qu'il y a onze mois a décidé un petit noyau de femmes, féministes, cultivées, attentives à l'histoire et à l'actualité, et suffisamment en colère - et "gonflées" - pour se choisir un titre décoiffant devenu leur bannière : les "chiennes de garde".
Le chahut accueillant, au Salon de l'agriculture, en mars 1999, Dominique VOYNET - "Tire ton slip, salope ! " - a servi de détonateur. Le haut-le-coeur éprouvé ce jour-là par Florence MONTREYNAUD, écrivaine, militante féministe depuis de longues années, lui rappelle cet énorme "PUTE" qui, découvert un matin sur les affiches de sa première campagne électorale sous l'égide du mouvement Choisir en 1978, la fit définitivement renoncer à la politique. Elle prend aussitôt l'initiative d'une pétition de femmes en faveur de la ministre de l'environnement et imagine dans la foulée un réseau de vigilance contre le machisme et les injures sexistes. Un fax, deux téléphones, Internet. Un carnet d'adresses gonflé au fil d'années de militantisme et de complicités intellectuelles. Et un crédit personnel important, servi par une allure, une courtoisie - une onctuosité même - en total contraste avec le nom donné au mouvement...
En quelques jours, le manifeste des "chiennes de garde" reçoit plusieurs centaines de signatures. La croisade est lancée : "Nous vivons en démocratie. Le débat est libre, mais tous les arguments ne sont pas légitimes. (...) Adresser une injure sexiste à une femme publique, c'est insulter toutes les femmes. Nous nous engageons à manifester notre soutien aux femmes publiques attaquées en tant que femmes"
La "chef de meute" - c'est ainsi qu'elle signe le courrier à ses adhérents -, connue pour son engagement en faveur du dialogue et de la mixité, n'a évidemment pas oublié d'adresser le manifeste à quelques hommes qui, pour une fois, pourraient accepter l'idée d'être englobés dans un féminin pluriel. Le député européen Olivier DUHAMEL devient ainsi le premier homme "chienne de garde" et s'en dit honoré : "Quand une femme est injuriée ou maltraitée, les hommes normaux et démocrates se sentent doublement concernés : en tant qu'êtres humains, attentifs à la dignité des personnes, et en tant qu'hommes, honteux de la grossièreté d'un congénère".
Le sociologue Alain TOURAINE a, lui aussi, signé, et avec enthousiasme : "Ces femmes nous rappellent avec un bon sens évident que, pendant qu'on débat de la parité dans la vie politique, subsistent des comportements de mépris invraisemblables à l'égard des femmes. Et qu'il faut savoir quitter sa chaire et le terrain des idées pour descendre au niveau des machistes, pousser un bon coup de gueule - "Suffit ! A la niche!" - et mordre. Cette rafale de mitraillettes dans les jambes des machistes est bienvenue. Et c'est ensemble qu'hommes et femmes doivent traiter le problème". Une évidence pour Jacques GAILLOT, André COMTE-SPONVILLE ou Dominique JAMET, inquiet d' "un retour en force de la férocité et de la grossièreté du langage" et scandalisé par les injures émanant de "défenseurs de la tradition machiste la plus sotte".
Inacceptable également pour Stéphane HESSEL, plein d'admiration pour "les AUBRY, GUIGOU, VOYNET, BUFFET, qui sont ce qu'il y a de "mieux au gouvernement". Il est bon de rappeler que, vu le rôle qu'elles vont désormais jouer, traiter les femmes avec désinvolture vous classe dans le camp des périmés".
Désinvolture ? Le mot paraîtrait trop faible aux nombreux médias canadiens, anglais, espagnols, suisses, danois ou suédois qui, alertés par les "chiennes de garde", auscultent, effarés, la situation française. "Comment imaginer que le pays de la galanterie soit aussi celui de la grossièreté à l'égard des femmes politiques ?", s'étonne Bithe PEDERSON, une journaliste danoise.
"Voyons !", s'insurge la correspondante du Guardian, installée en France depuis dix ans. "Les remarques sexistes ne sont pas destinées qu'aux femmes en vue mais à toute passante au-dessous de l'âge de la retraite. Les commentaires sur les poitrines, derrières, bouches pulpeuses [en français] sont incessants" et vous êtes injuriées si vous tentez de répliquer. "Le sexisme est profondément ancré dans la société française", conclut-elle, visiblement réjouie de l'initiative des "chiennes de garde".
Ah, ce nom ! Rien à voir avec le livre - paru en 1932 - de Paul NIZAN, "Les Chiens de garde", pas plus qu'avec le pamphlet de Serge HALIMI, "Les Nouveaux Chiens de garde", les chiens étant alors les gardiens de l'ordre établi. Non, assure Florence MONTREYNAUD. Le nom choisi est plutôt la traduction, au féminin pluriel, du mot anglais "watchdog", employé notamment par les internautes pour désigner une personne donnant l'alerte sur le réseau, par exemple en cas de dérive raciste" Un chien de garde a pour fonction de... garder. Eh bien nous, "chiennes de garde", gardons une valeur précieuse : la dignité des femme". Mais la parenté animalière choque certaines femmes. "Une allusion dégradante", estime la psychanalyste Elisabeth ROUDINESCO, qui se méfie d'une police du langage et préfère le recours aux tribunaux à la dénonciation médiatique.
"Un peu d'humour, plaide l'historienne Michèle PERROT, signataire du manifeste. Ces femmes sont le contraire de viragos ! Et le nom choisi est comme un geste carnavalesque : subversif dans le renversement des rôles. "
Députée européenne et auteure, entre autres, de Femmes et leur histoire, Geneviève FRAISSE inscrit le réseau dans une tradition de provocation. Dans la lignée de ces jeunes travailleuses regroupées, en 1848, sous le nom de Vésuviennes. "C'est là, disaient-elles, le premier nom de dérision qui a servi à nous désigner au ridicule et nous mettons notre amour propre à le réhabiliter. Seulement la lave si longtemps contenue (...) n'est nullement incendiaire, elle est toute régénératrice." Dans la lignée aussi de ces "343 salopes" qui signèrent en 1971 un texte-manifeste dans lequel elles déclaraient avoir avorté.
"C'était autrement courageux !, remarque la romancière Amélie NOTHOMB pour qui le ralliement au manifeste des "chiennes de garde" relève "du plus élémentaire civisme". "Il est intolérable que la moitié de l'humanité soit constamment humiliée ! Si nous nous étions appelées les "anges de garde", personne n'aurait parlé de nous" Roselyne BACHELOT approuve : "Ceux qui s'offusquent voudraient nous faire rentrer dans le moule des petites femmes bien gentilles, bien polies, bien convenables. Eh bien non ! On ne fait pas avancer la cause des femmes en étant bien convenables. C'est un piège tendu pour mieux nous soumettre. Il faut se battre. " Et la linguiste Josette REY, membre, comme son mari Alain REY, du réseau, d'ajouter : "Montrons les crocs, il n'y a que ça qui marche ! "
"Oui, ça marche", confirment plusieurs parlementaires, constatant que depuis quelques mois les attaques sexistes ont quasiment disparu à l'Assemblée nationale. "Ces messieurs se surveillent, y compris dans les réunions du RPR, sourit Roselyne BACHELOT. Ce n'est pas une brusque conversion au féminisme, ne rêvons pas ! C'est la trouille ! " Trouille de l'opprobre qui suivrait un communiqué irrité des "chiennes de garde", repris en écho par différents médias.
Car en quelques actions - décidées en réunion de bureau, sur des critères rigoureux tenant à la gravité de l'insulte sexiste et la portée pédagogique de l'opération -, le réseau a acquis une belle notoriété. Le Fouquet's, qui osa refouler à l'entrée deux femmes "non accompagnées" (d'hommes) et le syndicat FO qui, dans un tract au ton résolument machiste, s'en est pris à la directrice de France Culture, Laure ADLER, en ont fait notamment les frais. Dossiers en cours.
Notons simplement que le restaurant parisien, en un geste d'apaisement, invite les "chiennes" à venir célébrer la Journée internationale des femmes, le 8 mars, dans son restaurant. Et que Marc BLONDEL, reconnaissant que le tract de la section FO de Radio France est un "monceau de conneries", s'apprête à envoyer à chaque signataire du manifeste une lettre témoignant de son propre féminisme et de l'engagement de son syndicat contre toute discrimination sexuelle dans le travail. "Ma démarche rejoint la leur ! J'ai milité au planning familial et dénoncé depuis toujours les écarts de salaires entre hommes et femmes ; je soutiens l'action d'amies africaines contre l'excision, me bats contre le foulard islamique, expression publique d'une soumission ; et comme franc-maçon, défends avec force l'idée d'égalité et de tolérance. Dois-je rajouter que c'est moi qui fais la cuisine à la maison (si je veux manger chaud) et que ma femme (qui est ma secrétaire) et moi, n'avons jamais voulu avoir de bonnes ou de femmes de ménage ?"
Le courrier abonde au domicile de Florence MONTREYNAUD. Lettres encourageantes de vieilles institutrices féministes, lettres courroucées de jeunes filles écoeurées par la phallocratie croisée lors d'un premier emploi ; lettres humoristiques de messieurs solidaires : "Allez mordre les machos et laissez-y les crocs qu'on les reconnaisse !" Demandes d'interventions ou de soutien, comme celle de Marie-Josée ROIG, maire RPR d'Avignon, gravement injuriée en 1995 dans une bande dessinée d'une rare grossièreté, et priant les "chiennes de garde" d'appuyer sa démarche visant à ne plus avoir à affronter, dans le cadre des dossiers culturels de sa ville, l'un des complices, condamné pour diffamation mais devenu depuis conseiller de Catherine TRAUTMANN.
Les inspiratrices du mouvement souhaitent clairement la création d'une loi contre le sexisme. D'autres signataires, comme le philosophe Pierre-André TAGUIEFF, estiment que ce n'est pas là le rôle de la loi. Il y aura donc débat. Il y en a déjà, et de toutes sortes, au sein des "chiennes de garde".
N'est-ce pas l'une de leurs principales vertus que d'avoir réveillé le discours féministe, d'y avoir associé naturellement les hommes, et d'avoir attiré l'attention sur le langage qui, à "Macholand", comme dirait Isabelle ALONSO est tout sauf anodin.
Annick COJEAN, Le Monde, 12.02.2000.
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