"Le" Voile
Eléments pour un débat

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mise à jour 18 oct 2003

Position de Francine Comte, membre du Collectif National pour les Droits des femmes et militante Les Verts

Il me semble très difficile que notre Collectif prenne parti pour ou contre l'interdiction du voile dans les établissements scolaires. (Au niveau des administrations, le problème est différent).

Des positions clivées

Parmi les féministes les plus convaincues, les positions sont clivées, parfois violemment. Le féminisme nous pousse à être pour l'interdiction du voile ; mais si l'on se soucie des réalités sociales, nous nous trouvons clivées. Et, lors de sa réunion nationale, le Collectif n'a pu décider de soutenir la pétition de soutien à Lila et Alma Levy, menacées d'exclusion, tout en reconnaissant qu'elle portait des éléments parfaitement justes.

Non seulement mouvements et partis sont clivés, mais généralement chacunE de nous est partagéE entre rejet du voile et refus de l'exclusion. D'un côté la réaction féministe qui s'élève contre ce signe de soumission et de mise à part des femmes + la réaction laïque de neutralité et de refus des marques religieuses ; de l'autre, un grand malaise devant les conséquences qu'auraient l'interdiction et l'exclusion. En effet, l'exclusion de l'école publique signe le renvoi des filles à l'école coranique (il n'y en a guère !), mais plus certainement encore au mariage forcé et à leur destin de femmes exclues, soumises. On peut aussi voir l'opposition entre ces deux réactions comme la manifestation, d'un côté, d'un universalisme trop abstrait et autoritaire, de l'autre d'un laxisme qui risque de conforter les communautaristes.

De l'idéal à la réalité

Idéologiquement, nous devons nous positionner très clairement contre le voile. Mais en soulignant que, plus largement, nous luttons contre la soumission des femmes à tout diktat d'ordre religieux, contre tout ce qui les rend dépendantes.

Cependant, il ne suffit pas de proclamer dans l'abstraitŠ Il est évident que ce phénomène et le contexte social et politique sont aujourd'hui très imbriqués. Ce débat sur le voile prend des proportions curieuses avec ce gouvernement. Une telle focalisation sert à détourner l'attention des problèmes de fond, en stigmatisant les jeunes des banlieues et, bien sûr, en amalgamant Islam et islamisme, avec une visée raciste "voilée".

Il est vrai que le port du foulard se propage depuis peu à la faveur de l'exclusion et du repli identitaire. Oui, le risque de dérive existe, mais il faut remonter aux causes, à cette remontée du religieux, qui ne touche pas seulement l'Islam, mais une grande partie de la population, par absence de repères, d'espoir dans la société et dans son progrès. L'angoisse est marquée bien sûr par l'engoncement des esprits dans les besoins les plus élémentaires : peur de manquer, envie d'avoir autant que l'autre. Mais aussi pour fuir la réalité, pour résister au désespoir et au stress : fumer, boire, se droguer. Et, à l'inverse, dans une réaction morale contre le laxisme sociétal, par le retour à la famille, ou le recours en une croyance aveugle et la remise de soi au groupe : chapelles, sectes. Les plus exclus et stigmatisés - les jeunes, et arabes ! en particulier les filles prises entre deux feux, - sont les plus touchés par ces deux types de réactions. Elles peuvent d'ailleurs passer d'une attitude d'indépendance farouche au port du voile. Et même penser que le voile leur permet mieux d'être indépendantes (délivrées des atteintes des garçons).

En quelque sorte, plus on se raidit contre ces manifestations du mal-être social, du mal-vivre ensemble, plus on durcit de telles réactions. Plus on focalise sur le voile, plus on amène les filles à se voiler.

L'hypocrisie généralisée

Mais aussi, plus on étale une société de luxe, de marchandises, de porno, plus on engendre ces replis identitaires et la réaction religieuse. La femme dévoilée à outrance engendre la femme voilée. De plus, notre laïcité est hypocrite car il y a bien deux poids deux mesures : le religieux chrétien demeure un fait acquis, très présent et véhiculé de mille manières. Si le mot n'est pas dans la Convention européenne, il s'en faut de peu et son omission est contestée par l'Espagne et la Pologne ; en outre l'énumération des "valeurs" européennes conforte une idée de supériorité quelque peu ostentatoire. L'islam est par contre toujours présenté comme un problème.

Alors, que faire ?

Ce raidissement montre qu'il y va du sens de notre société et de notre incapacité à la transformer. Il nous faut recréer et infuser de l'utopie, le sens de "vivre ensemble" par des actes, par notre présence.

Il faut faire pression au maximum, mais adroitement et avec un travail de fond, sur le terrain. S'opposer au voile, expliquer ce qu'il signifie, mais agir au plus près, au cas par cas, souplement. Un travail plus global sur la citoyenneté est essentiel, et devrait prendre place à l'école dès le cours élémentaire. (Difficile, quand l'État français nie la citoyenneté de résidence !).

Parmi les féministes opposantes au voile, on compte un certain nombre de féministes arabes ou musulmanes qui mesurent le recul des femmes et la difficulté de ce combat : elles aimeraient que la chose soit réglée par l'interdiction. C'est qu'elles sont au c¦ur de la contradiction ; mais, justement pour cela, ce sont elles qui peuvent le mieux faire un travail de fond auprès de leurs consoeurs.

Je pense aux femmes des cités qui se bougent, à quelques groupes féministes qui réussissent à travailler dans certains quartiers (collectif de Marseille notamment, Voix d'Elles rebelles dans le 93), à Ni putes ni soumisesŠ même si leurs liens avec le PS sont congénitaux, même si elles ne sont pas à la pointe du combat sur le plan politique ou féministe, leur travail est un travail de terrain. Les femmes d'origine maghrébine, ou professant un islam intelligent peuvent sans doute être mieux entendues que les occidentales, tant que l'Occident sera vu comme égoïste, amoral, sans ouverture à l'autre.

Mais nos contradictions mêmes ne nous défaussent pas du travail de terrain. Et du travail sur nous-mêmes. Nous ne sommes pas une race à part, les féministes, nous portons nous aussi des stigmates de la domination masculineŠ

Francine COMTE

mise en ligne 27 oct 2003

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