"Le" Voile
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mise à jour 13 janv 2004
Le Web de l'Humanité: Le voile et la différence sexuelle Par Françoise Couchard (1), professeur de psychologie clinique et pathologique à l'Université Paris-X.
Journal l'Humanité Rubrique Tribune libre Article paru dans l'édition du 13 janvier 2004.
La question autour du voile, qui a occupé le devant de la scène médiatique durant ces derniers mois, nous semble devoir être replacée dans un contexte psycho-sociologique : celui de la différence des sexes et des relations de domination entre hommes et femmes. De tous temps, et dans toutes les cultures, la femme a été perçue comme un être dangereux et menaçant pour l'homme et pour l'ordre social, pour deux raisons : la première est sa puissance procréatrice, la seconde est sa capacité à séduire l'homme et donc à le détourner de ses tâches civilisatrices. Les pouvoirs temporels se sont toujours alliés aux pouvoirs spirituels et la psychanalyse a participé, un temps, à cette alliance pour soutenir que la femme tirait l'homme du côté de la nature, des instincts et de la satisfaction pulsionnelle, l'homme devant résister aux exigences féminines afin de conserver quelques forces psychiques pour sublimer, créer et gérer les affaires de la cité. Ce dilemme opposant nature et culture, pulsion et sublimation est, on le voit avec les débats autour du voile, toujours prêt à resurgir pour exprimer un nouveau "malaise dans la culture".
Mais nous remarquerons que tant les pouvoirs procréateurs de la femme que ses attraits séducteurs suscitent chez l'homme des sentiments ambivalents, c'est-à-dire contradictoires : mélange de peur et de fascination pour un pouvoir énigmatique et extraordinaire dévolu à la femme, puisque depuis toujours c'est elle qui "fabrique" le foetus, selon l'expression des médecins des siècles baroques, et le porte neuf mois ; c'est donc elle qui a le pouvoir de donner à l'homme une progéniture et, partant, de perpétuer l'espèce. C'est bien la raison pour laquelle, depuis l'Antiquité, époque qui n'est pourtant pas la plus misogyne, les philosophes comme les hommes de science ont tenté de donner à l'homme le beau rôle dans la procréation ; ainsi, pour Aristote, seule la semence mâle est porteuse de vie, la femelle se contentant de nourrir le foetus avec le sang menstruel : "le mâle est l'être qui engendre dans un autre être", de la femelle sort l'être engendré.
Si l'on revient aux origines, le voile est polysémique et porte en lui un paradoxe, car il est ce qui sépare, ce qui exclut mais aussi ce qui protège, il est ce qui cache et tout autant ce qui attire le regard et s'impose à la vue, car tout interdit de voir contient le désir irrépressible de transgresser et donc de regarder la scène interdite, et plus l'on cache, plus, sans doute, on excite l'envie de regarder en "levant le voile". De plus, la psychanalyse montre comment toute pulsion est bipolaire, le désir de voir suppose que quelqu'un désire être vu, ainsi la pulsion de voir, chez l'homme en l'occurrence, doit rencontrer chez la femme le désir plus ou moins conscient d'attirer le regard, de retenir l'attention de ce dernier.
Ainsi la signification du voile ou hidjab (littéralement " rideau "), indépendamment des variantes socioculturelles qu'il adopte, transcende largement celle d'être un simple ornement vestimentaire, supposé protéger le corps féminin des regards intrusifs masculins. Il désigne la clôture entre les damnés et les élus au jour du Jugement dernier, il sépare les espaces, privé et public, fermant par exemple l'entrée du harem des incursions étrangères. Mais nous signalerons un autre sens très particulier donné au hidjab. Aristote imagine que tous les organes corporels (cour, cerveau, viscères...) sont entourés d'une enveloppe ; les médecins arabes reprenant cette représentation anatomique nomment le diaphragme, "hidjab de l'estomac" et l'hymen, "hidjab de la virginité". Fatima Mernissi indique que la "descente" d'un hidjab, ou rideau, fut imposée par le prophète Muhammad afin de protéger sa chambre nuptiale des incursions de disciples trop envahissants. Quand, persécuté à La Mecque, il fuit à Médine en 627 (de notre ère, c'est à dire cinq ans après l'Hégire), il recommande également aux femmes "de condition" de se couvrir du hidjab afin de se protéger de possibles agressions masculines, alors que les femmes esclaves ne méritent pas, elles, d'être protégées et vont donc à visage découvert et tête nue. L'imposition du voile que l'on retrouve dans les trois monothéismes signe l'impact d'un pouvoir patriarcal et masculin, puisque c'est l'homme qui, estimant ses femmes (épouses, soeurs et filles) trop faibles, trop incontrôlées, trop dépendantes de leurs désirs, fait tout pour les maintenir en tutelle et les protéger des convoitises et des assauts séducteurs des autres hommes. Dans la Genèse, c'est la curiosité d'Ève, sa légèreté, son incapacité à résister à ses désirs qui perd son compagnon, Adam, et l'entraîne dans sa chute. De même dans le mythe de Pandore. Dans la sourate coranique intitulée "La lumière", le voile n'est plus une prescription pour la femme qui ne peut plus se marier ni pour celle qui ne peut plus enfanter, ce qui signifie bien qu'elle n'est plus dangereuse pour l'homme puisqu'elle a perdu ses attraits et sa séduction. Sortie des circuits de la procréation, elle ne risque plus alors de faire endosser à l'homme une paternité qui ne serait pas la sienne ! Notons que la plupart des cultures ont accordé un statut spécifique à la femme ménopausée : exclue désormais de la procréation, elle peut accéder à des pouvoirs souvent analogues à ceux des hommes.
Les jeunes filles et les femmes qui aujourd'hui affichent leur volonté de se voiler témoignent bien, derrière l'invocation de prescriptions religieuses, de la complexité de motivations inconscientes et sans doute contradictoires. Elles font du voile une parade, au sens de " parer le danger ", celui de l'agression des hommes devant la séduction féminine. Elles l'utilisent comme un masque et un moyen de gommer les différences sexuelles. Certaines, qui ne se voilent pas, pouvant d'ailleurs choisir d'adopter des vêtements " unisexes ", cachant leurs formes féminines et leurs charmes.
La question du voile nous semble être un symptôme : celui de l'éternel dilemme de la femme, toujours perçue par l'homme comme étant entre " le trop " et " le pas-assez ".
(1) A publié : "le Fantasme de séduction dans la culture musulmane. Mythes et représentations sociales", Éditions des PUF, 1994.
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