Madame Corinne LEPAGE

Ministre de l'Environnement

"Femmes pour le renouveau de la Politique et de la Société"

Discours (Samedi 18 mai 1996, à Rome)

 

Mesdames les Ministres, Madame la Présidente,  Monsieur le Maire,  Mesdames, Messieurs,

C'est avec un grand plaisir que je me retrouve parmi vous, dans la ville, qui, après Athènes, comme la souligné Madame la Ministre Vasso PAPANDREOU, incarne une étape majeure dans l'affirmation de la citoyenneté depuis l'Antiquité.

Cette affirmation a constitué pour l'ensemble de l'humanité un long et difficile cheminement, et nous savons tous et toutes ici combien la route a été plus longue encore, plus ardue encore, pour toute une moitié de l'humanité et combien il lui reste de chemin à parcourir, d'obstacles à surmonter.

Nous voici pourtant aujourd'hui réunies, femmes pleinement citoyennes, en charge de responsabilités au sein des gouvernement de nos pays respectifs, et rassemblés par notre commune appartenance au monde européen, à son histoire et à ses valeurs.

Mais, parce que ces responsabilités que nous occupons ne valent que par les obligations qu'elles entraînent, nous n'éprouvons pas seulement les devoirs qu'elles induisent dans le traitement quotidien de nos dossiers, qu'ils portent sur les Affaires Étrangères, les Droits des femmes, le Travail, les Affaires Sociales, le Développement et l'Environnement.

Nous éprouvons aussi ces devoirs, d'abord envers l'ensemble des femmes de nos propres pays, ensuite les femmes d'Europe, enfin envers toutes les femmes qui vivent sur notre planète.

Nous sommes en effet plus chanceuses que d'autres, parce que nous vivons en Europe, dans des pays à la fois plus démocratiques et plus prospères, alors que tant de femmes sont encore privées de libertés, de droits, de santé, d'éducation, voire de nourriture convenable. C'est à ce devoir de femmes citoyennes qu nous répondons aussi aujourd'hui, en venant signer une Charte de progrès pour la citoyenneté politique, économique, sociale et culturelle en Europe, qui puisse améliorer le statut de l'ensemble de nos concitoyennes, tout en inspirant de nouvelles avancées pour la citoyenneté des femmes dans le monde.

Je suis pour ma part convaincue que l'évolution positive de nos sociétés se fonde largement sur la participation effective des femmes dans l'ensemble du processus de décision et que le développement durable des habitats humains, dans le respect de l'environnement et du sort des générations futures, a pour condition cette participation.

C'est forte de cette conviction, que je viens de réunir à Paris les associations nationales et les organisations non gouvernementales travaillant sur les femmes et l'environnement, pour qu'elles puissant, au terme d'une demie-journée de réflexions et de débats, apporter leur propre message au Sommet International HABITAT II, où je représenterai la France en juin prochain.

(1) C'est en effet une première raison suffisante, du point de vue collectif, pour que les femmes participent systématiquement aux processus de décision : nous prenons tous progressivement conscience - et j'inclus les hommes dans ce nous, parce qu'ils sont, en dépit des résistances, et en dépit de mentalités encore conservatrices, de plus en plus nombreux a le comprendre à nos côtés - que le progrès politique, économique et social, comme les réponses aux défis d'aujourd'hui et de demain, sont à ce prix !

(2) La seconde raison, à cheval entre le collectif et l'individuel, c'est que la déperdition d'énergie, d'intelligence et d'efficacité que signifie l'absence des femmes dans les processus de décision aboutit à un gaspillage des potentialités des femmes en tant qu'êtres humains, aussi bien qu'à une détérioration et à un affaiblissement du fonctionnement, des riches et du bien être de la société tout entière.

Premières victimes de processus de décision auxquelles le plus souvent elles ne prennent pas part, a fortiori qu'elles n'inspirent pas suffisamment par leur propre regard, par leurs propres valeurs - et parmi celles-ci - je citerai au premier chef le respect de la vie, et la vision de la vie qui se projette dans l'avenir, dans la chaîne des générations - les femmes assurent et assument le quotidien dans nos sociétés.

Elles pallient les difficultés pour leurs enfants, les éduquent et les "socialisent", jouent le rôle d'intermédiaire entre la famille et la Cité, entre les minorités et la majorité,, entre les personnes âgées et les jeunes, entre les activités productives et celles qui ne sont pas comptabilisées, pas reconnues comme telles et qu'elles exercent au quotidien, qu'elles aient par ailleurs une activité rémunérée ou pas.

(3) Elles compensent, elles surmontent, elles contournent les aléas de l'existence, pour que la vie des leurs continue. Ce sont des "passeuses", qui permettent, malgré toutes les dérives, familiales, sociales, économiques de rejoindre une rive en partant d'une autre. Et nous savons combien les ruisseaux et les fleuves à traverser sont nombreux !

Voilà donc une troisième raison pour laquelle les femmes doivent devenir actrices de leur vie, qui nous vient du constat d'une sorte de séparation des femmes, de séparation par rapport au reste de la société, mais aussi je dirais "séparation d'elles mêmes".

On observe en effet, dans le même temps, une hyper-activité, une hyper-créativité, dans la vie de la société, dans le maintien de sa cohésion et dans la transmission de ses valeurs et, d'autre part, ce déficit démocratique chronique dans la participation à la vie sociale, économique et politique, dont vous avez parlé tout au long de vos travaux depuis deux jours et sur lequel il est inutile que je m'étende davantage. cette séparation, ce décalage, ne peuvent raisonnablement subsister.

Les femmes doivent devenir actrice de leur vie, ne pas rester de simples cibles des décisions et aux processus qui y mènent, et non plus seulement à leur mise en oeuvre, ou, quand ces décisions sont inadaptées, à leur détournement, à leur évitement et à leur mise en adéquation avec des réalités mal connues, mal évaluées, mal comprises.

Car cet ajustement est aussi coûteux, psychologiquement et financièrement, pour les individus que pour la collectivité.

Une politique publique - et c'est aussi vrai dans une stratégie dans le secteur privé - n'est efficace par définition que si elle est fondée sur un dialogue social véritable et sur la participation de tous les citoyens à son élaboration.

La sous-représentation des femmes dans les instances de consultation et de décision, au niveau local, régional ou national et qu'il s'agisse des institutions politiques, des entreprises, du milieu associatif, ne peut qu'être préjudiciable à l'établissement de ce dialogue et à la qualité et à la pertinence des décisions prises.

Mais, les raisons d'opportunité ou d 'efficacité ne suffisent pas, même si elles nous encouragent dans la voie qui est la nôtre aujourd'hui, celle d'un appel au renouveau de la vie politique et de la vie au sens large de nos sociétés, dont nous pensons que seule la participation des citoyennes, à part égale avec les citoyens, dans un harmonieux côte-à-côte, le permettra véritablement. Il est clair que l'égale dignité de tous les êtres humains est le premier fondement des exigences que nous formulons. Le sexe, l'origine sociale, culturelle, nationale, religieuse, nous font différents, mais nous n'en sommes pas moins égaux en humanité.

La spécificité de la différence des sexes existe : elle recoupe d'autres différences, en s'ajoutant à elles, et, en ce sens, affirmer l'égalité de dignité et de statut entre les hommes et les femmes, c'est aussi à la fois rappeler, sous entendre et renforcer l'absolue primauté de l'égalité sur la différence, sur toute différence.

L'égalité de dignité entraîne l'élite de droits et de statuts. La citoyenneté qui affirme que l'appartenance à une nations, à son histoire et à ses traditions, mais aussi à son passé et à son avenir, même si cette appartenance est récente, dépasse, transcende les différences, celles des sexes, des cultures, des religions, des origines.

Cette citoyenneté nous est, heureusement, à toutes, reconnues, dans les pays de cette Europe qui nous rassemble aujourd'hui. La citoyenneté européenne dont nous nous réclamons est, elle-même, porteuse d'unité et de solidarité dans ce qui nous réunit si étroitement, bien au-delà de ce qui nous distingue comme issues de nations différentes.

Mais le souhait commun que nous exprimons aujourd'hui, c'est d'inscrire plus complètement cette citoyenneté des femmes et cette égalité juridique de droits dans la réalité, au sens où les droits formels doivent devenir réels.

Nous occuperons alors, toutes, dans nos sociétés, la place pleine et entière qui nous revient, avec ses droits et ses responsabilités, quand pour beaucoup, les citoyennes assument encore des responsabilités sans que leur soient reconnu concrètement le droit d'agir sur leur destin et sur celui de leur pays.

Les raisons d'opportunité et d'efficacité et les raisons de fond et de principe - justice, égalité, respect de la personne humaine - comme on le voit, ne s'opposent pas, mais se complètent et se rejoignent.

Qu'on l'appelle partenariat, qu'on l'appelle parité, la coopération des femmes et des hommes dans la construction de leur avenir, comme dans la gestion de leur présent, est à la fois un devoir moral, une obligation juridique, un choix philosophique et une condition de développement.

La France, comme vous le savez, n'a fêté que l'an dernier (1995) le cinquantième anniversaire du droit de vote des femmes, accordé par le général de Gaulle. Et nous ne sommes guère fières du nombre de femmes siégeant dans notre "Palais Bourbon" et notre "palais du Luxembourg", un des plus faibles en Europe !

Mais comme vous le savez aussi, il arrive que l'histoire s'accélère et que des changement longtemps attendus - ô combien ! - soient ensuite suivis à un rythme plus rapide d'autres changement, d'autant plus inévitables que la cause qui les a fait naître a traversé les siècles avec opiniâtreté et qu'elle est légitime.

Pour ne prendre qu'un exemple, la France a, depuis octobre dernier, son "Observatoire de la parité entre hommes et femmes", placé auprès du Premier Ministre. Alain Juppé a indiqué, lors de son installation officielle, avoir voulu, par la décision de sa création, promise par Jacques Chirac lors de la campagne présidentielle, "institutionnaliser la question de la parité, parce que lutter pour l'égalité et la dignité des femmes, c'est agir pour la liberté de tous".

Je vois dans cette reconnaissance au plus haut niveau de l'Etat, un espoir pour notre pays.

Dans vos pays aussi, la marche des femmes est à l'oeuvre.

Certes, les voies de la parité sont multiples : psychologique, culturelles, philosophiques, institutionnelles, juridiques, politiques, économiques et sociales. Elles exigent, de la part de ceux et de celles qui les empruntent, détermination et courage.

Mais je crois que toutes, ici, nous n'en sommes pas dépourvues et je veux croire, que dans nos pays respectifs, comme dans les enceintes européennes représentées aujourd'hui, les femmes et les hommes de bonne volonté, conscients que l'avenir de l'Humanité est en jeu, travailleront à la rendre plus juste, plus équitable, plus solidaire.

C'est pourquoi je signe la Charte de ROME au nom des "Femmes pour le renouveau de la Politique et de la Société".

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 Rérérence CAB/S.D.  (1800 mots)


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